La réserve vendue: la science peut-elle assurer l’avenir du sirop d’érable? | Le Soleil

La réserve stratégique de sirop d’érable a été entièrement vendue, et si l’or blond ne manquera pas demain, les défis qui s’accumulent pour les producteurs ont conduit à la création d’une chaire de recherche à l’Université Laval, dédiée à assurer l’expansion et la pérennité de l’acériculture.

En décembre, la réserve stratégique de sirop d’érable a été entièrement vidée. Ses 35 millions de livres disponibles, sur une capacité totale de 133 millions, ont été achetées jusqu’à la dernière goutte.

«Ceci étant dit, les acheteurs ont jusqu’au mois de juin pour prendre possession du sirop et le payer. Il y a donc toujours 35 millions de livres sur nos planchers. On espère que la saison actuelle va pouvoir regarnir les coffres», mentionne au Soleil Joël Vaudeville, porte-parole des Producteurs et productrices acéricoles du Québec (PPAQ)

Le sirop d’érable réservé n’est pas destiné à une consommation immédiate. Les acheteurs cherchent plutôt à augmenter leurs inventaires avant la renégociation du prix plancher, qui a de très fortes chances d’augmenter à la livre. «Les acheteurs ont donc choisi de réserver du sirop à un prix connu aujourd’hui, quitte à assumer des frais d’inventaire, plutôt que d’acheter plus cher plus tard sans connaître le prix», explique M. Vaudeville.

Il y a donc un déplacement des inventaires de la réserve stratégique vers les stocks des acheteurs. Ce qui, selon le porte-parole des PPAQ, porte à croire qu’il ne manquera pas de sirop en 2026. «Même en cas de mauvaise année, il y a suffisamment de sirop dans l’ensemble de la filière pour répondre à la demande», assure-t-il. «Il faudra tout de même surveiller la réserve. Notre coussin de sécurité est plus faible qu’avant. Si la réserve est fortement sollicitée après juin et que la récolte de cette année est faible, il pourrait y avoir des signaux d’alerte», précise-t-il.

Tout n’est pas perdu

Des millions de nouvelles entailles ont été octroyées depuis quelques années pour augmenter la production de sirop. En juin dernier, 7 millions s’y sont ajoutées. Cet effort a permis la création de 611 nouvelles entreprises acéricoles, pour répondre à une forte demande, portée en grande partie par les marchés internationaux. Malgré tout, c’est le climat qui a le dernier mot sur la production de sirop d’érable. «Les saisons deviennent de plus en plus complexes. Elles sont souvent plus hâtives, mais aussi plus variables», explique le titulaire de la nouvelle Chaire de recherche en acériculture et aménagement des érablières de l’Université Laval, Guillaume Moreau. Cet hiver, les arbres ont commencé à couler tôt, avant que le froid ne revienne et ne mette fin aux cycles de gel-dégel, essentiels à la coulée de la sève.

«La saison n’est pas encore perdue. Il reste encore de l’espoir. Mais le froid ne doit pas s’étirer encore longtemps et le printemps ne doit pas se réchauffer trop rapidement», avertit M. Moreau.

La science pour donner un coup de pouce

Guillaume Moreau est maintenant à la tête d’une érablière-école à Saint-Augustin-de-Desmaures destinée à la formation des étudiants, des acériculteurs et du grand public. «Les connaissances en forêt manquent présentement pour assurer la pérennité de l’acériculture et optimiser le potentiel de nos érables», mentionne-t-il. Avec plus d’observations en forêt, on souhaite mieux prédire le rendement à l’échelle de la saison et même de la journée. L’amélioration des modèles, alimentés par des données terrain en continu, permettra de mieux gérer l’offre et la demande.

Guillaume Moreau, titulaire de la Chaire de recherche en acériculture et aménagement des érablières

L’Université Laval apparaît comme l’établissement idéal pour accueillir cette initiative, puisqu’elle possède la seule faculté de foresterie francophone en Amérique du Nord.

Ce projet s’accompagne aussi de la création d’un tout premier poste de professeur entièrement dédié à l’acériculture au Canada. Bien que des chercheurs s’y soient déjà intéressés, aucun professeur n’y était consacré à temps plein jusqu’à maintenant. «On sait que la coulée et la saison des sucres sont en lien avec le climat, mais on a peu de données pour nous aider à anticiper l’impact des changements climatiques sur le rendement acéricole, surtout à l’échelle de la province», laisse tomber M. Moreau. Le professeur au Département des sciences du bois et de la forêt craint aussi pour la santé des érables.

La mondialisation aurait favorisé l’introduction de nombreux insectes, pathogènes et espèces envahissantes qui transforment profondément le visage de nos forêts. Si l’érable à sucre est pour l’instant épargné, de nombreux autres arbres sont gravement menacés, comme le frêne, l’orme et le chêne rouge. «Est-ce qu’un jour, il y aura l’équivalent pour l’érable à sucre? On se croise les doigts pour que cela n’arrive pas. Mais on ne peut plus prendre pour acquis que nos érablières sont en santé», affirme M. Moreau.

Des pratiques à peaufiner

Au printemps, un peu avant le début de la coulée, les agriculteurs entaillent les arbres. Le patron d’entaillage dépend de plusieurs facteurs comme la taille, la croissance et la santé de l’arbre, mais les connaissances scientifiques à ce sujet restent à améliorer.

«Est-ce qu’on entaille trop tôt? Pas assez? Présentement, ce sont des normes basées sur les meilleures connaissances disponibles», avance Guillaume Moreau. Les activités de base pour récolter l’eau d’érable reposent surtout sur des connaissances transmises de génération en génération par les acériculteurs.

«Je ne dis pas que ce ne sont pas de bonnes connaissances. Au contraire, les acériculteurs sont extrêmement compétents et débrouillards, mais leurs connaissances sont rarement appuyées par des données empiriques solides, ce qui rend l’optimisation difficile», indique M. Moreau. De plus, le potentiel d’expansion acéricole se trouve de plus en plus en forêt publique. Or, la conciliation des usages y reste difficile, notamment avec l’industrie forestière. «On n’est pas encore capable d’identifier les arbres avec un bon potentiel acéricole. Deux érables côte à côte peuvent se ressembler, mais produire très différemment, et on peine à expliquer pourquoi», glisse M. Moreau. Une telle découverte permettrait de déterminer quels arbres couper et lesquels prioriser pour l’acériculture. «Tout est mis en œuvre pour maximiser la production. Mais pour y arriver, il faut prendre de bonnes décisions et maintenir des érablières en santé, car des érablières en santé produisent plus de sirop», conclut le porte-parole des Producteurs et productrices acéricoles du Québec.

Cet article est paru dans Le Soleil

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